Chansons et radios pendant l'occupation

Créé le 21 juillet 2014 |

Pendant l'Occupation, la radio continue de fonctionner. Les radios faudrait-il préciser, tant les fréquences officielles ou interdites ont diffusé musique et messages en permanence, entre 1940 et 1944.

Ce spectacle est le reflet de ces mondes radiophoniques multiples, donnant aux chansons statut de symboles. Chansons pour les troupes, cabaret, chansons mondaines, chansons d'exil, chansons intimes, chansons résistantes, chansons allemandes...

« Pour ce spectacle, explique Serge Hureau, nous traitons notre public en auditeurs de TSF. Les musiciens auront revêtu la blouse des techniciens de la radio, jouant des paysages sonores à coup d’instruments ou d’électronique primitive. Nos chanteurs, tantôt prennent des airs de speakers, tantôt épousent, jouant de leur invisibilité, toutes les voix d’une époque. Toute la saveur réside dans le contraste entre donné à entendre et donné à voir. »

Ainsi, les quatre hommes d’On chantait quand même sont-ils davantage l’équipe imaginaire fabriquant sons, voix et musique du poste de radio lui-même qu’une équipe de studio, travestissant voix et son, passant d’une station à l’autre aussi vite que se déplace le curseur sur la bande hertzienne…

Commençons par les émissions du Poste National (fruit de la nationalisation de Radio-Paris en 1933) de l’été 1939 au 17 juin 1940, date à laquelle il cesse d’émettre avec la demande d’armistice. On y chante « Il n’est pas distingué » (paroles : Marc Hély, musique : Paul Maye), qu’ont enregistrées Fréhel et Piaf notamment, mais surtout du swing !

Puis, dès le 5 juillet 1940, l’occupant regroupe les cinq stations d’avant-guerre (les radios publiques : le Poste national, la Radio PTT, Radio Tour Eiffel et les deux privées : Le Poste parisien et Radio-Cité) et les placera rapidement sous la direction de sa Propaganda Abteilung Frankreich. La radio issue de ce regroupement, outil de propagande, de contrôle et de censure pour les occupants, est nommée Radio-Paris : Tino Rossi (« Quand tu reverras ton village »…) y verse la suavité de sa voix haut perchée et langoureuse, Maurice Chevalier (« Ça sent si bon la France », « La chanson du maçon », …) y célèbre la virilité et le machisme des gars de Ménilmontant… tandis que Jo Bouillon en dirige le grand orchestre.

La mode de Radio-Paris est aux voix sirupeuses et hautes (André Claveau, Jean Lumière, Georges Guétary, Réda Caire, Tino Rossi) ou martiales (André Dassary). Les principes de Pétain sont distillés par les chansons (« Être maman » de Louis Merlin et Louiguy, par la voix d’Elyane Célis célèbre l’invention de la Fête des Mères par le Maréchal, André Dassary donne l’exemple aux Français avec son interprétation très swing (style pourtant officiellement réprouvé) de « Maréchal, nous voilà ! » ; l’antisémitisme y est de mise, dans les exposés pseudo-scientifiques comme dans les chansons (« Il était juif juif juif, avec un grand pif pif pif… »).

A Londres, autre son. Graves, Druon et Kessel se sont emparés d’une chanson en russe d’Anna Marly pour en faire l’hymne de la Résistance : « Le chant des partisans ». Caustique, Pierre Dac (« Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » sur l’air de La Cucaracha) recrute les chanteurs de son petit chœur parmi les téléphonistes et les techniciens français de Radio-Londres, pour interpréter les parodies ironiques des succès de Maurice Chevalier, de Charles Trenet ou de… Beethoven pour ridiculiser les nazis et épingler les collaborationnistes.

La Radio Nationale, basée à Vichy, et son antenne marseillaise, pour être sous contrôle de Vichy, balance entre glorification du « génie français » par les chansons traditionnelles (entreprise à laquelle s’attache la vieillissante Yvette Guilbert), propagande d’extrême droite et une certaine hospitalité : Germaine Montero, fuyant Paris, devient pensionnaire à la Radio nationale de Marseille, alors qu’elle chante par intermittence à Radio-Lausanne.

A Alger, Jacques Canetti fonde Radio-France, où viennent chanter les artistes qui ont fui la France collaborationniste, jusqu’à Agnès Capri qui a ouvert son cabaret à Alger même.

La Radio Suisse-Romande à Lausanne a accueilli des artistes réfugiés, comme Marie Dubas, grande vedette de l’entre-deux-guerres persécutée par le régime de Vichy pour ses « origines juives », y enregistre le déchirant « Ce soir je pense à mon pays », chanson exprimant tous les exils.

Une chanson, dont l’histoire est très liée à la radio, voyage d’un camp à l’autre durant cette période : face B du semi-échec discographique d’une chanteuse allemande peu connue, Lale Andersen, Lily Marleen se trouve diffusée quotidiennement par Radio Belgrade pour les soldats allemands à la faveur du bombardement de l’entrepôt de disques. Plébiscitée par les auditeurs germanophones qui en font une sorte d’hymne officieux de la Wehrmacht, elle est aussi adoptée par les soldats britanniques du front africain. De proche en proche, elle devient une chanson alliée, notamment dans l’interprétation qu’en donne le nouveau soldat américain Marlene Dietrich, en anglais. Destin curieux d’une chanson échappant à la guerre des propagandes pour incarner les souffrances et les espoirs des combattants.

Radio Berlin est évoquée avec « Der Wind hat mir ein Lied erzählt » interprétée en 1937 par Zarah Leander,  « Mein blondes Baby », chanson de 1933 interprétée par Marlène Dietrich et « Nur nicht aus Liebe weinen », chanson du film Pages immortelles de Carl Froelich, interprétée par Zarah Leander en 1939.

Avec :
Serge Hureau : mise en scène, chant
Olivier Hussenet : chant
Lionel Privat : instruments et arrangements
Raphaël Sanchez : piano et arrangements

 

Extraits du spectacle "On chantait quand même"

[1ère partie]


[2nde partie]


Chansons interprétées :

« Il n’est pas distingué » (Marc Hély/Paul Maye, © 1932 éditions Salabert. Interprétée par Fréhel)
« Der Wind hat mir ein Lied erzählt » (Le Vent m’a dit une chanson) (Bruno Balz-André Mauprey/Lothar Brühne, © 1937 éditions MGB U Ton. Chanson du film La Habanera de Douglas Sirk, interprétée par Zarah Leander)
« Mein blondes Baby » (Mon petit Baby !) (Fritz Rotter-André Mauprey/Peter Kreuder, © 1933 éditions Ralph Maria Siegel. Interprétée par Marlène Dietrich)
« Nur nicht aus Liebe weinen » (Vaines toutes les peines) (Hans-Fritz Beckmann-Jean Solar/Theo Mackeben, © 1939 éditions MGB U Ton. Chanson du film Pages immortelles de Carl Froelich, interprétée par Zarah Leander)
« Lily Marlène » (en allemand et en français) (Hans Leip-Henri Lemarchand/Norbert Schulze, © 1941 éditions  Appollo Verlag Paul Lincke/Warner Chappell Music France. Créée par Lale Andersen, interprétée en France par Suzy Solidor en 1942)
« La Chanson du maçon » [extrait] (Maurice Chevalier-Maurice Vandair/Henri Betti, © 1941 éditions Beuscher. Interprétée par Maurice Chevalier)
« La Tour Eiffel est toujours là » [extrait] (François Llenas- Marc Lanjean/Marc Lanjean, © 1942 éditions Salabert. Interprétée par Mistinguett)
« Ça sent si bon la France » [extrait] (Jacques Larue/Louiguy, © 1941 éditions EMI Music Publishing France. Interprétée par Maurice Chevalier)
« Tout en flânant » [extrait] (Louis Poterat/Alec Siniavine, © 1942 DR. Créée par André Claveau)
« L'âme au diable » (Jacques Larue/Louis Gasté, © 1943 éditions Louis Gasté. Chanson du film Feu Nicolas de Jacques Houssin, interprétée par Léo Marjane)
« Ça fait d'excellents Français » [extrait] (Jean Boyer/Georges Van Parys, © 1939 éditions Salabert. Interprétée par Maurice Chevalier)
« Et tout ça, ça fait… » [extrait] (Pierre Dac/Georges Van Parys. Parodie de Ça fait d'excellents Français interprétée par Pierre Dac sur Radio Londres en décembre 1943)
« Vive le Rutabaga ! » [extrait] (Marc-Cab - Pierre Bayle/Jacques Simonot, éditions Salabert)
« Elle faisait la queue » [extrait] (René Nazelles/Georges Van Parys, © 1940 éditions Salabert)
« Elle a un stock » [extrait] (Georgius/Henri Rawson, © 1940 éditions Beuscher. Interprétée par Georgius)
« La légende de Saint Nicolas » (traditionnel. Chanson interprétée par Yvette Guilbert)
« Être maman » [extrait] (Louis Merlin/Louiguy, © 1943 éditions Beuscher. Interprétée par Elyane Célis)
« La Marche des jeunes » [extrait] (Charles Trenet/Charles Trenet, © 1942 éditions Méridian et Raoul Breton. Interprétée par Charles Trenet)
« Maréchal, nous voilà ! » [extrait] (André Montagard/André Montagard-Charles Courtiou,  © 1941 DR. Interprétée par André Dassary)
« La romance de Paris » [extrait] (Charles Trenet/Charles Trenet, © 1941 éditions Salabert. Interprétée par Charles Trenet)
« La complainte des Nazis » [extrait] (Pierre Dac/Charles Trenet. Parodie de La romance de Paris interprétée par Pierre Dac sur Radio Londres en décembre 1943)
« Le chant des partisans » (Maurice Druon-Joseph Kessel/Anna Marly, © 1945 éditions Raoul Breton. Chanson créée par Anna Marly à Londres en 1943, puis interprétée par Germaine Sablon)
« La complainte du partisan » (Emmanuel d’Astier de La Vigerie/Anna Marly, © 1944 éditions Raoul Breton. Chanson créée par Anna Marly à Londres en février 1944)
« J'attendrai » [extrait] (Nino Rastelli-Louis Poterat/Dino Olivieri, © 1938 éditions Leonardi. Chanson créée en France par Rina Ketty)
« Seule ce soir » (Rose Noël-Jean Casanova/Paul Durand, © 1942 éditions SEMI. Interprétée par Léo Marjane)
« Nuages » [extrait] (Jacques Larue/Django Reinhardt, © 1942 éditions EMI Music Publishing France. Interprétée par Lucienne Delyle)
« Que reste-t-il de nos amours ? » [extrait] (Charles Trenet/Charles Trenet, © 1942 éditions Salabert. Chanson créée par Roland Gerbeau, puis interprétée par Charles Trenet)
« Le chant des marais » (Lied der Moorsoldaten) (Johann Esser-Wolfgang Langhoff/Rudi Goguel, © 1933 éditions Peters. Paroles françaises anonymes. Chant clandestin des déportés allemands)
« Exil » (Henri Meyer de Stadelhofen-Jean Cello/Philippe-Gérard - François Reichenbach, © 1943 éditions Le Chant du Monde. Interprétée par Renée Lebas)
« Ce soir je pense à mon pays » (François Reichenbach/Philippe-Gérard,  © 1944 DR. Interprétée par Marie Dubas)

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