Carte blanche à Philippe Delerm sur Barbara

Créé le 20 septembre 2017 |
Philippe Delerm avoue, parmi d’autres auteurs – et au premier chef Marcel Proust – son admiration pour Anne Sylvestre, Alain Souchon ou Barbara. Ce grand connaisseur de chansons était par ailleurs professeur de français ; et il n’était pas rare qu’il propose à ses élèves l’étude d’une chanson, et même qu’il la leur chante, s’accompagnant à la guitare. 


On sait le succès littéraire que ses œuvres remportent, où l’ordinaire de la vie s’allie à la poésie et à la connaissance. Directeur de la collection Le Goût des Mots (aux Editions Points), il y a invité Anne Sylvestre à écrire sur les mots (Coquelicot et autres mots que j’aime) et Serge Hureau et Olivier Hussenet à écrire sur les chansons (Ce qu’on entend dans les chansons).

 
Par Philippe Delerm (écrivain et ancien professeur de Lettres)
 


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Barbara. J’étais très ému tout à l’heure pour dire tout ce que j’avais à dire sur Anne en sa présence. Je vais maintenant vous dire quelques mots sur Barbara : j’ai eu le privilège aussi de découvrir Barbara au début des années 1960. On parlait ce matin de Barbara, qui était, avec « L’Aigle noir », vedette dans les boîtes de nuit, ce que j’ignorais complètement (pour les slows quand même, sur le coup je voyais pas trop comment on pouvait danser ça, mais en slow, ça va quand même). En fait, moi, Barbara, je l’entendais au Hit parade, je me souviens, c’était 1964, mon premier poste à transistor, je me baladais, et sur le Hit parade de Radio Luxembourg, il y avait un mélange de chansons assez incroyable : on pouvait avoir « Pour moi la vie va commencer » de Johnny Hallyday, « La Route aux quatre chansons » de Brassens, puis « Nantes » Barbara.


[Serge Hureau : C’est ce qu’on appelle les variétés !]
 

Oui c’était les variétés, c’était des trucs qu’on entendait comme ça. Depuis, Barbara, il y a eu beaucoup de choses. Pour moi, c’était une chanteuse que j’adorais, qui est devenue à la fin de sa vie une véritable icône : moi, j’aimais beaucoup Barbara, j’aimais un tout petit peu moins la période trop iconique de l’extrême fin du moment où elle chantait, je trouvais parfois ça presque inaudible et en même temps déchirant. C’est vrai, elle incarnait, elle représentait beaucoup de choses, pour beaucoup de gens, beaucoup de mouvements, heureusement ; elle a chanté des maladies d’amour, notamment, elle a chanté le SIDA ; quand elle chantait la maladie d’amour, ça ne rappelait que faiblement Michel Sardou, mais par ailleurs ça fonctionnait bien aussi. Il y avait auparavant quand même quelqu’un qui avait un vrai mystère, une espèce de fluidité, d’humour aussi, qui venait aussi du fait qu’on parle beaucoup d’interprétation, en amitié avec Serge et Olivier, on parle de ce que c’est qu’un interprète. On sent que Barbara était vraiment l’interprète de ses propres œuvres, elle les interprétait réellement comme si c’était les œuvres d’une autre, et a aussi beaucoup chanté les autres. Moi, je me souviens, à l’époque, il y avait les 33 tours, vingt centimètres, où il n’y avait que huit titres : il y avait un Barbara chante Brel, un Barbara chante Brassens par exemple. Je crois que, tout à l’heure, on a déjà évoqué rapidement la chanson « Sur la place » de Jacques Brel : elle la chantait avec un grand lyrisme « Ah si certains jours paraît / Une lumière à nos yeux / A l’église où j’allais / On l’appelait le bon Dieu»etc… Ça lui allait bien. Et aux chansons de Brassens, elle donnait un humour supplémentaire, quand elle chantait « La Femme d’Hector », que vous connaissez sûrement - « Dans notre tour de Babel / Laquelle était la plus belle / La plus aimable parmi les femmes de nos amis / Quelle est celle qui nous plaint beaucoup / Quelle est celle qui nous saute au cou / Qui nous dispense sa tendresse / Ou ses économies de caresse » : il y avait une petite ironie qui passait bien !
 

[SH : Oui, parce qu’elle disait « vous », elle le chantait comme une femme et elle l’accélérait, elle le chantait trois fois plus vite que Brassens, alors elle expédiait la question avec une insolence très grande.]
 

« C’est pas la femme de Gontran, pas la femme de Bertrand, pas la femme de Pamphile » etc… Oui, c’est vrai. J’étais très pris par le charme de ses chansons et il y avait une sorte de pouvoir poétique fort chez Barbara, qui était un pouvoir qui venait aussi, comme ça, du grand Est ou du Nord. Olivier Hussenet me rappelait d’ailleurs l’autre jour que « Marienbad » n’est pas une chanson qu’elle a écrite, mais pour autant, quand elle prononce le mot « Marienbad », qui revient souvent dans la chanson, il dégage une force poétique qui fait complètement écho à ce qu’elle est profondément, c’est-à-dire quelque chose qui reste comme ça, nimbé d’une sorte de mystère, un peu slave, qui vient d’on ne sait pas trop où. Tout à l’heure, je parlais de Sardou, mais quand elle chante « Je pars ce soir pour Vienne », ce n’est pas tout à fait les valses de Feldman non plus. Pardon ! Ça me rappelle une chose, quand je vois une ou deux personnes se récrier comme ça : un souvenir de fac, où un élève devait faire un exposé sur le personnage de Mathilde dans Le Rouge et le noir, et est arrivé en disant « Pas la Mathilde de Jacques Brel, hein ? ». Alors tout le monde semblait dire « Qu’est-ce qu’il nous sort encore ? ». Oui après tout, « Mathilde » de Jacques Brel fait partie de la culture autant que Le Rouge et le noir, ce n’est pas gênant, je trouve. Il se trouve que Barbara avait ce pouvoir comme ça un peu lointain et en même temps, une grande intimité dans ses chansons. Alors, moi j’ai choisi de chanter « Pierre » - il n’y a presque pas de paroles dans cette chanson et pourtant elle est très difficile à retenir, donc je vais garder les paroles - une de ses chansons les plus intimes et un peu les plus étonnantes, parce qu’elle évoque une espèce de bonheur domestique absolu.
 

            Interprétation : « Pierre »
 

Je suis allé chercher un petit livre sur des phrases, que j’ai écrit il y a quelques années, qui s’appelle Ma grand-mère avait les mêmes, dans lequel je m’étais amusé, comme ça, à écrire sur des phrases. J’avais notamment écrit à propos d’une idée que j’ai des chansons, souvent : c’est que, dans une chanson, il y a un moment, qui est le moment, alors on peut éventuellement ne pas être toujours d’accord avec ça, c’est peut-être le cas d’ailleurs. Mais c’est parfois aussi une chose sur laquelle on se rejoint ; j’avais même pensé, à un moment, caressé l’idée de faire un recueil entier sur le moment, comme ça, les trois ou quatre mots d’une chanson pour moi, et éventuellement pour les autres, puisque c’est une attitude littéraire que j’essaie de proposer souvent, une espèce de proposition de partage. La proposition de partage en question, elle concerne la chanson de Barbara, « Nantes », qui est une de ses chansons, comme « L’Aigle noir », où il y a presque une espèce de warning qui s’allume : « Attention, « L’Aigle noir », ça ne parle pas de ce que vous croyez ». OK, je crois que, maintenant, tout le monde a bien compris. Même chose pour « Nantes » : on imagine bien, et ça participe bien sûr à la chanson ; après ou plutôt avant, il y avait un pouvoir de ces chansons-là, même quand on ne savait pas ça, que ça parlait d’inceste ou de viol, il y avait quand même un pouvoir de ces chansons-là, parce que le pouvoir des chansons, il est mystérieux, il peut être bien sûr très renforcé par des anecdotes, mais garde une espèce d’interaction avec ce qu’on est profondément et qui les dépasse un peu. Alors voilà :

            [Lecture] « C’est une courte phrase dans un roman, une pièce de théâtre, une chanson. Pas nécessairement la meilleure ni la plus représentative. Mais la phrase qui, dans la structure de l’œuvre, occupe une place idéale, que l’on ressent aussitôt comme telle. Un peu comme si tout le reste demeurait de l’ordre de la tension, de la construction, narrative ou poétique. Et tout d’un coup, le schéma est tellement en place qu’il se salue lui-même avec une espèce d’élégant détachement. C’est un rythme sur une idée.

            Dans Nantes, la chanson de Barbara, c’est une évidence. »
 

Ça, c’est vraiment du Delerm tout pur, le fait d’être tellement convaincu par ce que je dis que je suppose que les autres sont forcément d’accord.
 

            [Suite de la lecture] « La pluie, l’arrivée à la gare, assis près d’une cheminée j’ai vu quatre hommes se lever, l’atmosphère n’ira pas plus loin, tout le film est en place. Mais la lenteur de la mélancolie accueille soudain ces mots presque transparents : « Voilà, tu la connais l’histoire… » et la chair de poule vient sur ces mots-là, pourquoi ? »
 

Alors, en ce qui me concerne, c’est vrai, ça me donnait toujours la chair de poule, quand j’entends juste ça, sur la musique évidemment : « Voilà tu la connais l’histoire… ». On parlait tout à l’heure du ralentissement aussi qu’il y a parfois dans les chansons de Barbara, et c’est un art consommé du ralentissement qui contribue à ça, je crois. Alors, qu’est-ce qui fait que, à mon avis, c’est ce moment-là ?
 

            [Suite de la lecture] « Le tutoiement peut-être, étonnant dans le hiératisme théâtral d’une dame qui jusque dans l’épanchement affectif avec son public gardera ses distances - ma plus belle histoire d’amour c’est vous. »
 

Là aussi, peut-être que le prof de français a envie de commenter, le « vous » s’adresse à une communauté, mais est-ce que, pour autant, chacun des membres de la communauté serait tutoyé si elle s’adressait à chacun ? Pas sûr, je sais pas, il me semble qu’il y a aussi une histoire de distance, possible en tous cas.
 

            [Suite de la lecture] « L’ambiguïté aussi de « connaître l’histoire ». Connaître, grâce à tout ce que Barbara vient de livrer sans doute. Mais on ne peut s’empêcher de penser que cela signifie aussi : tu l’as déjà vécue avec moi, c’est notre histoire ; en me mettant à nu, j’ai éveillé une étrange fraternité, nous sommes ensemble puisque tu suis les méandres de mes arpèges et de mes secrets.

            La distance va se réinstaller : « Il était revenu un soir… Je veux que tranquille il repose. » Il, je… Mais il y a eu ce « tu » porté au-delà du récit par l’harmonie de la tristesse. »
 

Voilà, j’ai fait un parallèle à la fin de ce texte avec une phrase que j’aime beaucoup, et, pour le coup, j’ai vérifié que ça fonctionnait pas mal. Pour Barbara, je ne sais pas, si « Voilà, tu la connais l’histoire » est un moment important, décisif ou non de la chanson. En tous cas, je suis sûr que dans le roman de Flaubert, c’est le début de l’avant-dernier chapitre.
 

            [Suite de la lecture] « « Il voyagea. » Dans Musset, « Je ne vous aime pas, Marianne. » Et dans Corneille : « Va, je ne te hais point. » »
 

Mais dans Flaubert, c’est particulier : Flaubert, c’était quand même quelqu’un qui mettait tellement de temps à écrire ses romans, qu’il faisait et refaisait, c’est le cas en particulier de Madame Bovary et de L’Éducation sentimentale, qu’on a l’impression qu’il a bâti ses quatre-cents pages de récit de façon un petit peu artisanale et douloureuse, puis tout d’un coup on a ce truc, qui est comme une espèce de coup de chapeau élégant : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots. » Et tout d’un coup, ce passé simple résonne d’une façon particulière, presque charnellement, il y a une espèce de charge de ce début de chapitre. Les chansons, c’est de la littérature aussi, c’est une littérature qui nous parle parfois encore davantage que la littérature, qui s’incarne davantage dans nos vies à nous. Voilà ce que je voulais essayer de dire à travers cette analyse très professorale…
 

[SH : Non, je trouve que lorsque tu parles de la confidence que la chanteuse, en l’occurrence, fait à son public en le tutoyant, en lui disant : « donne-moi la main », comme si c’était difficile, peut-être, de la suivre, comme on donne la main à un enfant à qui on montre le chemin, ce qu’il va devoir faire, sans se moquer de lui. C’est ce qu’a fait l’autre jour Hollande pour le nouveau président : « Voilà comment on ranime la flamme » ; ça n’est pas rien, ranimer cette flamme, aller du côté de là où ça fait peur, là où il y a de la mort, là où ça permet aussi à celui qui le fait de se rassurer lui-même, pas seulement celui qui va découvrir ; c’est peut-être la différence. Enfin non, celui qui écrit nous parle à travers son livre, on peut le lire dans son lit, c’est encore plus intime. Mais cette manière de dire « tu » à quelqu’un, c’est aussi faire croire aussi qu’elle nous a choisi, nous. Le nombre de personnes qui étaient fascinées jusqu’à l’idolâtrie par Barbara, qui pensaient que c’était à eux tout seul qu’elle parlait, c’est une des grandes choses de l’art du spectacle : tout d’un coup, de la salle, on a l’impression que c’est nous, personnellement, qu’on regarde : et il y a un trouble, il y a une étrangeté réelle qui est un peu inquiétante, c’est sûr, quelqu’un qui veut se rapprocher de nous. Ce que je trouve très beau dans ce que tu dis de « Nantes », c’est que, à la fin, elle nous dit « Voilà, tu la connais l’histoire » puis « Donne-moi la main », mais en un mot, elle nous a promenés, et promener quelqu’un, c’est lui avoir dit des choses et l’avoir baratiné.]
 

Tout à fait, d’ailleurs cela fait écho avec ce que je vais dire après sur une autre chanson. Je voulais essayer de chanter une chanson qui s‘inspire un petit peu de ce que je disais à propos de « Marienbad » et de « Vienne », c’est « Göttingen ». Là aussi, il y a aussi une histoire de piano, avec des étudiants qui rendent un service à Barbara, on lui déplace un piano pour qu’elle puisse chanter, puis après il y a une amitié qui reste. Quand j’étudiais des chansons en classe, je faisais toujours une comparaison entre la chanson « Nuit et brouillard » de Jean Ferrat et cette chanson « Göttingen », en gros, c’était la chanson de la mémoire contre la chanson de l’oubli. « Nuit et brouillard », c’est une belle chanson aussi.
 

[SH : Oui, c’est la première fois que quelqu’un parle de la Shoah après la Shoah. On n’a pas chanté la Shoah avant 1963. Il mélange tout, tous les gens morts dans les camps, et parmi ces morts, il y a ceux de la Shoah. Les gens vont lui reprocher d’ailleurs d’avoir amalgamé. Et lui va répondre, en disant « Peut-être que vous ne le saviez pas, mais mon père est juif », manière de répondre et de montrer que la préoccupation de la Shoah le concernait beaucoup.]
 

Tout à fait. Et en plus, c’est vrai que dans le cas de Barbara, pour le coup qui est une chanson pour le pardon, elle s’incarne dans un charme que je qualifiais tout à l’heure d’un petit peu slave. Et le mot de « Göttingen » est important. Je vais essayer de la chanter.
 

            Interprétation : « Göttingen ».
 

Voilà. Je voulais terminer rapidement en parlant de la chanson qui est la chanson au monde que je préfère. J’ai de la chance parce que ce matin, je parlais de la chanteuse au monde que je préfère ; Barbara n’est pas la chanteuse au monde que je préfère, mais elle a écrit la chanson au monde que je préfère, « Mon Enfance », qui est une chanson que je trouve absolument bouleversante et en même temps très habile et très littéraire. J’en parlais tout à l’heure avec Patrick Ullmann et j’étais content, parce que c’est aussi sa chanson préférée. Ça commence par ce préliminaire étonnant : « J’ai eu tort, j’ai voulu revenir ». On sent que c’est mal barré dès le début. Après, c’est une chanson qui a un pouvoir poétique incroyable, quand on commence à mettre des odeurs aussi dans quelque chose et qu’on sent aussi que ça sonne juste, c’est tout de suite déchirant : « Le parfum lourd des sauges rouges / Les dahlias fauves dans l’allée / Tout j’ai tout retrouvé, hélas ». Cet « hélas », il est magnifique. Et puis, une deuxième injonction : « Il ne faut jamais revenir ». Mais en même temps, les grands artistes sont toujours des gens qui nous font revenir et aiment se faire mal en nous faisant mal, et bien sûr que c’est quand ils nous font le plus mal qu’ils sont les meilleurs. Je ne pensais jamais parler de ça, mais il y a un moment d’une chanson de mon fils Vincent qui me bouleverse toujours, quand il chante un Noël familial et la maman qui essaie de se raisonner en se disant : « Chacun sa vie, c’est normal », c’est ce qu’elle dit à son amie. Tous les parents ont dit ça un jour, elle a cinq heures de trajet, elle est partie, chacun a sa vie, c’est normal. On sent très bien que la personne qui a dit ça est en train de se bouleverser elle-même en le disant, qu’elle va nous bouleverser encore plus, car forcément ça va faire écho encore bien davantage. Et, en fait, les plus grandes chansons sont quand même les chansons les plus tristes. La vie est merveilleuse parce qu’elle est extraordinairement triste. Et je vais terminer là-dessus finalement.

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