Guerre et chanson

Créé le 12 décembre 2014 |
Mots clés : conférence, guerre

Depuis que l’homme écrit l’Histoire, depuis qu’il bataille à cœur joie, entre mille et une guerr’ notoires, si j’étais t’nu de faire un choix… Marc-Olivier Baruch aborde la Guerre et chanson par la rhétorique, l’historique, la thématique…


Conférence "Guerre et chansons" par Marc-Olivier Baruch, Directeur d'études en histoire contemporaine EHESS, Paris, à l'occasion de la journée de formation "De l'Aubade à la Sérénade / Patrimoine et Chanson" au Hall de la Chanson, Pavillon du Charolais, le 6 juillet 2012.

Journée et actes réalisés avec le soutien du Ministère de l'Education Nationale.

 



 

Guerre et chanson

Une fois encore, c’est Georges Brassens qui donne le la :

Depuis que l’homme écrit l’Histoire
Depuis qu’il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr’ notoires
Si j’étais t’nu de faire un choix
A l’encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite:
« Moi, mon colon, cell’ que j’préfère,
C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit! »

Dès ce premier couplet de la célèbre Guerre de 14-18, enregistrée par Brassens en 1961 – c’est-à-dire dans une France encore en guerre d’Algérie – on perçoit au moins trois approches possibles de notre sujet :

1 – Depuis que l’homme écrit l’Histoire…

Brassens historiographe ? Le bon maître me le pardonne, mais le voici renvoyé à Thucydide et son Histoire de la Guerre du Péloponnèse, canon du récit historique en même temps que première mise en évidence, pour reprendre le terme du grand antiquisant Pierre Vidal-Naquet, de la « raison et déraison dans l’histoire ». Comme l’a jadis souligné à l’excès une certaine forme d’histoire (moquée de ce fait par l’école dite des Annales sous le nom d’histoire-bataille), la guerre est l’un des moteurs de l’histoire.

2 – Depuis qu’il bataille à cœur joie…

Brassens anthropologue ? Lui qui aimait tant mettre en scène des luttes parfois picrocholines le voici mobilisé – c’est le cas de le dire – de manière posthume et à son corps défendant, en arbitre de l’un des conflits les plus acerbes entre écoles historiques : contrainte ou consentement ?, conflit que le journal Marianne résumait en ces termes : « Deux écoles historiques s’affrontent. Pour simplifier, l’école du consentement patriotique est héritière de l’école des Annales qui dominait dans les années 1950 ; elle travaille sur les temps longs, essaie de dégager des concepts fédérateurs. L’école de la contrainte est, elle, dominée par la « microhistoire », de sensibilité plus contemporaine, et insiste beaucoup sur les singularités. Comment arbitrer entre les deux ? Le grand historien Georges Duby aurait sûrement soutenu l’école du consentement qui, « négligeant les trépidations de surface, observe dans la longue et la moyenne durée l’évolution de l’économie, de la société, de la civilisation ». » Il n’est pas sans importance pour notre propos d’aujourd’hui que la manière doit être entendue la célébrissime Chanson de Craonne soit un des éléments du débat.

3 – Entre mille et une guerr’ notoires, si j’étais t’nu de faire un choix…

Brassens historien en tout cas, et de cela sans doute ne se serait-il pas offusqué – étant bien entendu que, comme tout historien, c’est sa propre vision de l’histoire qu’il entendait transmettre : pensons aux Deux Oncles ou à La Tondue, titres qui firent scandale lors de leur apparition conjointe en 1964, année des célébrations du vingtième anniversaire de la fin de l’occupation allemande. Le choix que, comme lui, j’aurais pu être amené à proposer aujourd’hui, – mais que j’éviterai car j’ai déjà eu l’occasion de le traiter, notamment lors des journées de Marseille du Hall auxquelles certaines et certains d’entre vous étaient déjà présents – aurait pu être, dans cette logique, celui de la chanson durant la Seconde Guerre mondiale, vue d’un côté comme de l’autre avec l’exemple archi-classique de Lili Marleen, dont les modalités de circulation entre armées belligérantes sont passionnantes.
Mais me voici donc, à mon tour, « t’nu de faire un choix ». Je vais faire le choix de ne pas choisir ou plutôt – à la manière du roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, dont les onze chapitres sont autant de débuts de roman dont on ne connaîtra pas la suite – de commencer à traiter de trois sujets, dont chacun pourrait faire l’objet de longs développements, autour du thème « Guerre et Chanson ». Plusieurs approches sont ainsi possibles, dont certaines relèveraient de la discipline enseignée sous le nom de « lettres françaises », qu’il s’agisse d’histoire littéraire, de stylistique ou de rhétorique, d’autres de la discipline dite « histoire », distinctions classiques et pas complètement inutiles pour autant que l’on garde présent à l’esprit d’une part que ce saucissonnage académique n’existe pas dans le réel et d’autre part, et surtout, que la chanson est d’abord musique…

Guerre et chanson 1, approche rhétorique

Il était à la mode au sein des sciences humaines, dans les années 1970, de profiter de l’apport de l’informatique naissante pour repérer dans un corpus de textes les occurrences et les compagnonnages de tel ou tel signifiant et d’en déduire… souvent des évidences. La méthode n’est toutefois pas à écarter d’un revers de la main, car elle peut apporter d’heureuses surprises. On peut ainsi s’intéresser à la présence du mot « guerre » dans les chansons de X., On n’obtiendra pas les mêmes conclusions selon que X. est Jacques Brel ou Mireille Matthieu, Dominique Grange ou Jean-Pax Méfret.

Posons ici X=Barbara, et la moisson est riche : d’abord avec les textes des autres, qu’elle chante dans un premier temps – Veuve de guerre, Il nous faut regarder – comme avec les siens propres, ces derniers recouvrant une très riche palette de sens : horreur et vanité de la guerre le plus souvent (Le verger en Lorraine, Le soleil noir, Perlimpinpin) mais aussi souvenir de la guerre comme menace (Mon enfance), exigence de réconciliation (Göttingen), guerre comme symbole de la brièveté et de l’absurdité de la vie (À mourir pour mourir : « Il est d’autres combats que le feu des mitrailles », Bref : « Y aura toujours des guerres pour jouer au soldat »), voire guerre comme métaphore de la passion amoureuse et charnelle (Ma chambre).

Guerre et chanson 2, approche historique

Le moment, la configuration qu’il serait neuf d’étudier pourrait être celui de la guerre d’Algérie, soit une période de huit ans entre 1954 et 1962, période qui se trouve être, dans l’histoire de la chanson française, celle du passage de relais entre grands ancien(ne)s (Piaf meurt en 1963) et apparition de la modernité que pourrait symboliser l’apparition en 1962 d’un nouveau magazine appelé à faire parler de lui, Salut les copains.

L’écart ne serait pas moins grand entre types de mélodies fredonnées par les parties prenantes au conflit, des pieds-noirs aux militants du FLN, des paras aux porteurs de valise – ces derniers se reconnaissant dans les chansons de Claude Vinci et plus encore de Boris Vian (de l’illustre Déserteur au grinçant Marchand d’canons), mais aussi, si on en croit le Pierre Goldman des Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, dans la reprise des chansons militaires puis militantes issues du passé que s’étaient réappropriées gauche et extrême-gauche (Bella Ciao, El Paso del Ebro, Chanson de Craonne, La butte rouge).

Guerre et chanson 3, approche thématique

Plus classique est l’analyse qui porte sur la manière dont la chanson se fait vecteur d’une prise de position idéologique, politique ou sociale. Ce pourrait être ici le thème du refus de la guerre et de ses limites – je pense ici à ce qu’aurait pu être le très beau texte de Robert Desnos, Ce cœur qui haïssait la guerre si Léo Ferré s’en était emparé à l’instar de la manière dont il a transformé L’Affiche rouge de Louis Aragon en chanson-symbole de la Résistance.

On ne demandera ni à André Dassary, ni à Tino Rossi ni à Michel Sardou de se faire le chantre de la rébellion, de l’insoumission, de la désertion – posture que l’on trouvera plus facilement chez Léo Ferré (Regardez-les), François Béranger ou Maxime Le Forestier (Parachutiste). Pour autant, des chanteurs aussi populaires que Mouloudji, Serge Reggiani ou Juliette Gréco – voire même Johnny Hallyday et Richard Anthony – ont pu se faire sans dommages interprètes du Déserteur. On vit également Yves Montand enregistrer durant les années 1960, sous le titre inoffensif de Chansons populaires de France, un véritable florilège de la chanson anti-militariste à travers l’histoire de France (Le Roi Renaud, J’avions reçu commandement, Chanson du capitaine, Le soldat mécontent), jusqu’au faussement traditionnel Giroflé… Girofla… (chanson du dix-septième siècle reprise au milieu des années 1930 sur un texte de la poétesse anti-nazie Rosa Holt), qui nous servira ici de conclusion provisoire :

Tant qu’y aura des militaires
Soit ton fils soit le mien
Il n’pourra y’avoir sur terre
Pas grand chose de bien
On t’tuera pour te faire taire
Par derrière comme un chien
Et tout ça pour rien, et tout ça pour rien…


Marc Olivier Baruch
(EHESS, Centre de recherches historiques)

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